Tout au début de la belle vallée de la Cèze, la rivière tourmentée et secrète venue des Cévennes se jeter dans
le Rhône rive droite à la hauteur du centre atomique de Marcoule, les hameaux de la commune de Sabran
jouent à cache-cache entre collines hérissées de pins broussailleux, îlots de garrigue parfumés et arpents de vignes
incrustés à flancs de coteaux.

On est à deux pas de Bagnols-sur-Cèze, le soleil détoure des ombres au rasoir et Rémy Klein file d’un pas décidé vers les hauteurs. Ses plus belles vignes surplombent la maison et les chais, elles explosent plein ciel et vu d’ici, le domaine de la Réméjeanne est un navire échoué, un mas pétrifié dans la canicule de juillet. Comme toujours, les deux vieilles chiennes l’ont suivi jusqu’au sommet, pas lourd et souffle court puis d’un coup filent ventre à terre, piquées au vif. Entre deux rangées de grenache, elles ont aperçu la silhouette d’un gros lièvre et se ruent à sa poursuite. Rémy Klein met sa main en visière, essaie de repérer la course rageuse de ses deux complices mais le trio a disparu dans l’épaisseur des fourrés et des buissons. Pour lui, l’issue ne fait aucun doute. À ce petit jeu-là, ces deux bergers femelles, deux bâtardes arthritiques et souffreteuses, font des prodiges. D’un coup, le silence est retombé, l’air est brûlant et Rémy Klein, sourire et regard doux, contemple sans mot dire son royaume.
Au loin, on devine l’échancrure du Rhône et la silhouette massive du mont Ventoux, le phare de l’autre rive, est noyé dans les brumes. Rémy Klein est un homme posé et méticuleux, un vigneron réservé et exigeant, un homme qui ne sait pas parler à tort et à travers. Depuis presque vingt ans, depuis qu’il a décidé de reprendre le petit domaine paternel et d’interrompre sa carrière de technicien supérieur en mécanique (il bossait alors à...
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