Vous avez dit château ? A peine prononcé, ce mot d'apparence si simple vous conduit sur les chemins compliqués des associations d'idées. « Château » vous mène au pied d'une belle demeure, mais ce monument vous rappelle aussi le passé. Il évoque le luxe et la richesse, la vie de seigneur et des grands de ce monde ; il exprime avec faste un style d'architecture ; il symbolise un domaine et donne parfois son nom au vin de son terroir ; il peut même vous faire rêver d'un château en Espagne. Avec Boursault, un château en Champagne, vous avez tout en un.
Boursault est le seul Champagne à bénéficier de l'appellation Château dans le val de Marne. Le château - un vrai - a été construit de 1843 à 1848 par Barbe Nicole Ponsardin, que vous connaissez mieux sous le nom de Veuve Clicquot, cette Grande Dame du Champagne. Au front du château, elle a fait inscrire « Natis Mater », ce qui veut dire « une mère à ses enfants ».Car c'est un cadeau fait à sa fille, devenue Madame de Chevigné par mariage, et à sa petite-fille, Marie-Clémentine, lorsque celle-ci épouse à son tour un grand nom de France, Louis de Rochechouart Mortemart. Deux let tres entrelacées au-dessus des portes, C & M, portent la marque de cette noble union Chevigné-Mortemart. Mais des plaisantins préfèrent y voir des initiales plus prosaïques : Champagne Mousseux.

Un nouveau Chambord
Le nouveau château, édifié sur l'emplacement d'un logis seigneurial du XVIe siècle, est de style néo-renaissance. Il s'inspire de Cham bord avec beaucoup d'atours, des frontons, des tourelles, et présente autant d'ouvertures - 365 portes et fenêtres – que le château de François Ier compte de cheminées. L'architecte, Jean-Jacques Arveuf, a dû voir grand pour que son œuvre puisse recevoir avec faste et servir de cadre à des fêtes majestueuses. Dans le parc, une pièce d'eau accueille un jet d'eau de 25 mètres de haut. Quand la ligne de chemin de fer Paris-Strasbourg est construite, au pied du château, les brochures de la compagnie ferroviaire le présente à la manière emphatique de l'époque : «Cette belle demeure, qui fait honneur à l'art contemporain, est un des exemples de ce que peut l'emploi généreux de fortunes loyalement acquises dans l'industrie pour ajouter au charme de nos paysages et soutenir le goût national à la hauteur de nos anciennes traditions ».¹
Le symbole d'une ascension
Boursault est effectivement le symbole de l'ascension sociale d'une famille. Quand elle meurt en 1866, à près de 90 ans, la trajectoire accomplie par la veuve Clicquot est impressionnante. Bourgeois de Reims, le père de Barbe Nicole Ponsardin tenait une fabrique de draps et d'étoffes. Après avoir siégé au Club des Jacobins et survécu sans trop d'encombres à la Révolution française, il est parvenu à traverser tous les soubresauts de l'époque. Nommé maire de Reims par Napoléon, qui le fait aussi baron, il a conservé son poste sous la Restauration, en y ajoutant d'autres honneurs. Il fut l'un des plus riches notables et commerçants de sa ville. A 20 ans à peine, Barbe Nicole Ponsardin est mariée à un autre Rémois, François Clicquot, dont la famille vend des vins de Champagne, mais aussi des laines, des teintures, de la moutarde, du savon de Marseille. Quand son mari meurt en 1805, celle qui devient la veuve Clicquot a 27 ans. A cette date, l'entreprise a déjà pris de l'ampleur et sa nouvelle orientation. Les vins représentent désormais trois quarts des affaires. Quelques années plus tôt, c'était exactement l'inverse au profit des étoffes. Grâce à sa ténacité et à sa recherche de l'innovation, comme au travail et aux intuitions de ses associés et de ses directeurs successifs, la jeune veuve va faire exploser les affaires. La première cuvée millésimée, une nouvelle méthode de dégorgement, le perfectionnement des bouteilles portent son empreinte tout au long de sa longue carrière. Elle a aussi le sens du marketing. « L'exceptionnelle qualité des vins de 1811 fut attribuée au passage d'une comète, écrit Frédérique Crestin-Billet. Pour commémorer cet événement, les marques « à l'étoile » ou « à la comète » firent leur apparition » chez la veuve Clicquot ². Mais elle avait surtout compris que l'avenir de son entreprise passait par l'exportation. Dès la fin des guerres napoléoniennes, le triomphe est au rendez-vous jusqu'en Russie, où sa marque, célébrée par Pouchkine, devient pratiquement synonyme de champagne. En 1821, elle vend la bagatelle de 280'000 bouteilles dans le seul pays du tsar. C'est la gloire et la fortune. Elle devient la veuve la plus joyeuse, la plus célèbre à travers le monde, la plus souvent citée, semble-t-il, dans les romans français et étrangers, selon Bernard Pivot soi-même qui avoue que la veuve Clicquot l'a toujours fait rêver ³.
Bonjour Duchesse
L'arrière-petite-fille de la veuve, Anne de Rochechouart-Mortemart, qui accède au titre de duchesse d'Uzès par mariage, portera la célébrité de la famille jusqu'aux feux d'artifice en défrayant la chronique pendant près de trois quarts de siècle. Résolument monarchiste, elle finança les menées politiques du général Boulanger dans l'espoir qu'il parviendrait à rétablir le trône de France en renversant la République. Connue pour son goût de la chasse, de l'automobile et des arts, et militante féministe, elle fut avant l'heure une des vedettes « people » et même « bling-bling » de la Belle Époque. A trente ans, elle fut, par exemple, la première femme à obtenir son permis de conduire, mais aussi la première à recevoir quelques mois plus tard une amende pour excès de vitesse ! Il est vrai qu'elle roulait à la vitesse d'un vélo. La duchesse a de nombreuses résidences, en Ile-de-France, près de Rambouillet, en Anjou, en Languedoc-Roussillon. Le Château de Boursault n'est pas son port d'attache préféré. Elle s'en sépare, ainsi que de ses autres biens en Champagne, à quelques mois de la Première Guerre mondiale. Il appartient aujourd'hui à une famille d'origine arménienne, la famille Fringhian, qui a développé l'appellation du château. Sur place, du jeudi au dimanche, vous pouvez en déguster les produits, notamment le Brut tradition et la Cuvée prestige (le Rosé de saignée est en rupture de stock cette année), qui valent à la maison des commentaires élogieux dans le Guide Hachette du vin. Malheureusement, le château ne se visite pas.
De Boursault à Arcachon
Si vous allez à Arcachon, en revanche, vous pourrez visiter une réplique du Château de Boursault. Construit sous le Second Empire, il sert aujourd'hui de casino municipal. Il fut édifié par Adalbert Deganne, futur maire de la localité. La légende veut que cette curiosité soit le fruit de son amour déçu, mais jamais oublié, pour Marie-Clémentine, la petite-fille de la veuve Clicquot. Voisin du château, à Boursault, le jeune Deganne serait tombé amoureux de la belle avant d'être éconduit, sans doute par les parents. Devenu ingénieur civil, ayant fait fortune avec les chemins de fer du Midi, il aurait construit ce monument en souvenir de son amour adolescent. C'est peut-être assez beau pour être vrai.(FD)






